La sante au travail occupe une place a part dans le systeme de soins francais. Contrairement a la medecine de ville, la medecine du travail repose sur un principe exclusivement préventif : il s’agit d’éviter que le travail ne nuise à la santé du salarié. Cette mission, définie par le Code du travail, mobilise plus de 5 000 médecins du travail et touche près de 25 millions de salariés du secteur privé et de la fonction publique.
L’employeur a une obligation générale de prévention. Mais en pratique, la santé au travail englobe bien plus que la simple visite médicale annuelle : elle couvre la prévention des risques physiques (chimiques, bruit, manutention), des risques psychosociaux (stress, harcèlement, burnout), le suivi des maladies chroniques compatibles avec le poste, et la gestion des arrêts longs incluant les pathologies de fond comme l’apnée du sommeil. Trois domaines récents ont pris une importance particulière : la reconnaissance du burnout — voir notre entretien dédié sur le burnout en 2026 —, la prise en compte des troubles du sommeil parfois sources d’arrêts longs comme l’apnée du sommeil avec ses solutions thérapeutiques 2026, et l’articulation entre visite du médecin du travail et déclaration d’aptitude après un arrêt long ou un aménagement de poste. Ces sujets convergent vers une définition élargie de la prévention en entreprise.
Le cadre legal a profondement evolue depuis le decret du 27 decembre 2016, qui a refondu le suivi medical individuel. La visite medicale d’embauche systematique a laisse la place a une visite d’information et de prevention plus souple, tandis que les salaries exposes a des risques particuliers beneficient d’un suivi renforce. La loi du 2 aout 2021 a ensuite cree les services de prevention et de sante au travail (SPST), qui remplacent les anciens services de sante au travail interentreprises depuis le 31 mars 2022.
Au-dela du suivi individuel, la sante au travail englobe la reconnaissance des accidents et des maladies professionnelles, la prevention de la penibilite, l’amenagement des postes, et plus recemment la prise en compte des risques psychosociaux dont le burnout. Ce guide passe en revue chacun de ces volets et les demarches qui s’y rattachent.
Le role du medecin du travail
Le medecin du travail est un medecin specialiste qui exerce une mission exclusivement preventive. Contrairement au medecin traitant, il ne prescrit pas de traitement, ne realise pas de soin curatif et ne delivre pas d’arret de travail. Sa mission, definie par l’article L.4622-3 du Code du travail, consiste a “eviter toute alteration de la sante des travailleurs du fait de leur travail”.
Concretement, le medecin du travail intervient sur deux registres. D’une part, il assure le suivi individuel de chaque salarie a travers les visites medicales. D’autre part, il agit sur les conditions de travail elles-memes : analyse des postes, evaluation des risques, conseils d’amenagement, contribution au document unique d’evaluation des risques professionnels (DUERP).
Le medecin du travail est tenu au secret medical. L’employeur ne recoit jamais les informations medicales detaillees : il dispose uniquement d’un avis d’aptitude, eventuellement assorti de preconisations d’amenagement du poste. Cette etanceite est une garantie essentielle de la confiance entre le salarie et le service de prevention et de sante au travail (SPST).
L’equipe pluridisciplinaire de sante au travail
Depuis la reforme de 2011, le medecin du travail s’appuie sur une equipe pluridisciplinaire qui comprend des infirmiers en sante au travail, des intervenants en prevention des risques professionnels (IPRP), des assistants en sante au travail et parfois des psychologues du travail. Les infirmiers peuvent realiser certaines VIP en delegation du medecin, ce qui a permis de pallier la baisse demographique des medecins du travail.
Les differents types de visites medicales
Le decret du 27 decembre 2016 a profondement modifie le suivi medical individuel des salaries, en distinguant un suivi standard pour la majorite des salaries et un suivi renforce pour les postes a risque. Le tableau ci-dessous synthetise les principales visites prevues par le Code du travail.
| Type de visite | Beneficiaires | Periodicite | Realisee par |
|---|---|---|---|
| Visite d’information et de prevention (VIP) initiale | Tout salarie nouvel embauche | Dans les 3 mois suivant la prise de poste | Medecin du travail ou infirmier |
| VIP periodique | Salaries hors postes a risque | Au maximum tous les 5 ans (3 ans pour les travailleurs de nuit, handicapes, jeunes de moins de 18 ans) | Medecin du travail ou infirmier |
| Examen medical d’aptitude initial | Salaries en surveillance individuelle renforcee (SIR) | Avant la prise de poste | Medecin du travail uniquement |
| Examen medical d’aptitude periodique | Salaries en SIR | Au maximum tous les 4 ans, avec une visite intermediaire infirmier a 2 ans | Medecin du travail uniquement |
| Visite de reprise après arret long | Salaries après arret d’au moins 60 jours, conge maternite ou maladie professionnelle | Dans les 8 jours suivant la reprise | Medecin du travail uniquement |
| Visite de pre-reprise | Salaries en arret de plus de 30 jours, a leur demande | Pendant l’arret, avant la reprise | Medecin du travail uniquement |
| Visite a la demande | A l’initiative du salarie, de l’employeur ou du medecin du travail | A tout moment | Medecin du travail |
La visite d’information et de prevention (VIP)
La VIP a remplace l’ancienne visite medicale d’embauche pour la majorite des salaries. Plus souple, elle peut etre realisee par un medecin ou un infirmier en sante au travail. Elle vise a interroger le salarie sur son etat de sante, l’informer des risques lies a son poste et ouvrir un dossier medical en sante au travail. Elle ne donne pas lieu a un avis d’aptitude formel, mais a une attestation de suivi. Si une difficulte est detectee, le professionnel peut orienter le salarie vers le medecin du travail pour un examen medical d’aptitude.
La surveillance individuelle renforcee (SIR)
Certains salaries exposes a des risques particuliers beneficient d’une surveillance individuelle renforcee. Sont notamment concernes les salaries exposes a l’amiante, au plomb, aux agents cancerogenes, mutagenes ou toxiques pour la reproduction (CMR), aux rayonnements ionisants, au risque hyperbare, au risque de chute de hauteur lors d’operations de montage, ou affectes a des postes necessitant une habilitation electrique.
Pour ces salaries, l’examen medical d’aptitude doit etre realise avant la prise de poste par un medecin du travail (et non un infirmier). Il est renouvele au maximum tous les quatre ans, avec une visite intermediaire infirmier a deux ans. Cet examen donne lieu a un avis d’aptitude formel, opposable a l’employeur.
La visite de reprise après un arret de travail
La visite de reprise est obligatoire après tout arret d’au moins 60 jours pour maladie non professionnelle, après 30 jours pour accident du travail, après un conge maternite et après tout arret pour maladie professionnelle. Elle doit etre organisee par l’employeur dans les 8 jours suivant la reprise.
Le medecin du travail y evalue si le salarie peut reprendre son poste, dans quelles conditions, et formule eventuellement des preconisations d’amenagement. La visite de pre-reprise, qui peut etre demandee pendant l’arret, permet d’anticiper cette reprise.
Amenagement du poste, inaptitude et reclassement
Le medecin du travail peut, a tout moment, formuler des preconisations d’amenagement, d’adaptation ou de transformation du poste de travail si l’etat de sante du salarie le justifie. L’employeur est tenu de prendre en consideration ces preconisations et, en cas de refus, doit en motiver la raison par ecrit.
Lorsque l’amenagement n’est pas possible et que le salarie ne peut plus tenir son poste, le medecin du travail peut prononcer une inaptitude. Cette decision intervient après un examen medical, une etude du poste et des conditions de travail dans l’entreprise, et un echange avec l’employeur. Depuis la loi Travail de 2016, une seule visite suffit en principe, sauf si le medecin estime un second examen necessaire dans un delai maximal de 15 jours.

Les obligations de reclassement de l’employeur
En cas d’inaptitude, l’employeur a une obligation de recherche de reclassement. Il doit proposer un autre emploi compatible avec les conclusions du medecin du travail, parmi les emplois disponibles dans l’entreprise ou le groupe, aussi comparable que possible au poste precedent.
Si le reclassement est impossible ou refuse, l’employeur peut proceder a un licenciement pour inaptitude. Ce licenciement ouvre droit a une indemnite specifique, qui correspond au double de l’indemnite legale lorsque l’inaptitude est d’origine professionnelle. Le salarie conserve ses droits a l’assurance chomage et peut beneficier de la reconnaissance de la qualite de travailleur handicape (RQTH).
Accidents du travail : declaration et prise en charge
L’accident du travail est defini par le Code de la securite sociale comme un evenement soudain survenu par le fait ou a l’occasion du travail. Il inclut les accidents survenus pendant le trajet entre le domicile et le lieu de travail, dits accidents de trajet, qui beneficient du meme regime de prise en charge que les accidents du travail proprement dits.
En cas d’accident, le salarie doit informer son employeur dans les 24 heures, sauf force majeure. L’employeur a ensuite 48 heures pour effectuer la declaration aupres de la CPAM via le formulaire S6200. Le medecin etablit un certificat medical initial decrivant les lesions et la duree probable de l’arret.
La prise en charge a 100% des frais medicaux
Les soins lies a un accident du travail reconnu sont pris en charge a 100% du tarif conventionnel par l’Assurance Maladie, sans avance de frais (tiers payant integral). Cette prise en charge s’applique aux consultations, aux medicaments, aux examens, aux soins infirmiers, aux hospitalisations et aux dispositifs medicaux directement lies a l’accident.
Pendant l’arret, le salarie percoit des indemnites journalieres calculees sur la base de 60% du salaire journalier de reference les 28 premiers jours, puis 80% a partir du 29e jour, sans delai de carence (contrairement a l’arret maladie classique). Si l’incapacite persiste après consolidation, une rente d’incapacite permanente partielle (IPP) peut etre attribuee selon le taux retenu par le medecin conseil.
Maladies professionnelles : tableaux et demarches
A la difference de l’accident, qui est soudain, la maladie professionnelle resulte d’une exposition prolongee a un risque inherent au travail. Le systeme francais repose sur les tableaux des maladies professionnelles, qui listent les pathologies reconnues, les travaux susceptibles de les provoquer et les delais de prise en charge. Il existe actuellement 119 tableaux pour le regime general et 65 tableaux pour le regime agricole.
Lorsqu’une pathologie figure dans un tableau, sa reconnaissance comme maladie professionnelle est presumee si les conditions du tableau sont remplies (delai d’exposition, liste des travaux, designation de la maladie). Si la maladie ne figure pas dans un tableau ou si une condition n’est pas remplie, le dossier est examine par un comite regional de reconnaissance des maladies professionnelles (CRRMP), qui peut reconnaitre l’origine professionnelle si un lien direct et essentiel avec le travail est etabli et que le taux d’IPP atteint au moins 25%.
Les troubles musculo-squelettiques (TMS), première cause
Les troubles musculo-squelettiques represente la première cause de maladie professionnelle reconnue en France, avec environ 87% des maladies professionnelles indemnisees selon les donnees de l’Assurance Maladie. Ils touchent les membres superieurs (epaule, coude, poignet), le dos et le cou, et resultent de gestes repetitifs, de postures contraignantes, du port de charges lourdes ou des vibrations.
Les TMS figurent principalement dans les tableaux 57, 69, 79, 97 et 98. Leur prevention passe par l’analyse ergonomique des postes, la rotation des taches et la formation aux gestes et postures. Le medecin du travail joue un role central, en lien avec la CARSAT.
La penibilite et le compte personnel de prevention
Le compte personnel de prevention (C2P), anciennement compte personnel de prevention de la penibilite (C3P), permet aux salaries exposes a certains facteurs de risques professionnels d’accumuler des points utilisables pour la formation, le passage a temps partiel ou un depart anticipe a la retraite. La reforme des retraites du 14 avril 2023 a renforce et assoupli ce dispositif.
Six facteurs de risques professionnels sont aujourd’hui pris en compte dans le C2P :

- le travail de nuit (au moins 120 nuits par an dans la plage 0h-5h)
- le travail en equipes successives alternantes (au moins 50 nuits par an)
- le travail repetitif (cycles de moins de 30 secondes ou repetition d’au moins 15 actions par minute)
- les activites en milieu hyperbare
- les temperatures extremes (au moins 900 heures par an a moins de 5 degres ou plus de 30 degres)
- le bruit (au moins 600 heures par an a 81 dB ou plus, ou exposition a des bruits impulsionnels)
Quatre autres facteurs (manutentions manuelles de charges, postures penibles, vibrations mecaniques, agents chimiques dangereux) ont ete sortis du C2P en 2017, mais ouvrent un droit a une retraite anticipee pour incapacite permanente, et peuvent declencher des actions de prevention au titre du fonds d’investissement dans la prevention de l’usure professionnelle (FIPU) cree par la reforme de 2023.
Le DUERP, document central de la prevention
Le document unique d’evaluation des risques professionnels (DUERP) est obligatoire dans toute entreprise, des le premier salarie. Il recense l’ensemble des risques auxquels sont exposes les salaries et planifie les mesures de prevention. Depuis la loi du 2 aout 2021, il doit etre conserve pendant 40 ans et tenu a la disposition des salaries, du CSE, du medecin du travail et de l’inspection du travail.
L’absence de DUERP ou son insuffisance peut engager la responsabilite penale de l’employeur en cas d’accident du travail. La consultation du DUERP est un droit du salarie et un outil utile pour comprendre les risques associes a son poste et les mesures de prevention en place. Pour aller plus loin sur la prevention des risques au quotidien, voir notre article sur la sedentarite au bureau et ses consequences sur la sante.
Sante mentale au travail : burnout et harcelement
La sante mentale au travail est devenue une preoccupation majeure depuis une vingtaine d’annees, sous l’effet conjugue de l’intensification du travail, de la digitalisation et des nouvelles formes d’organisation. Les risques psychosociaux (RPS) regroupent le stress chronique, le harcelement moral et sexuel, les violences au travail, et les situations d’epuisement professionnel ou burnout.
Le burnout, ou syndrome d’epuisement professionnel, est defini par l’OMS comme un phenomene lie au travail caracterise par un epuisement, un cynisme accru et une diminution de l’efficacite professionnelle. Il ne figure pas dans les tableaux officiels, mais peut etre reconnu comme maladie professionnelle hors tableau par un CRRMP, sur avis de la CPAM, si le lien avec le travail est demontre et si le taux d’IPP atteint 25%.
Le harcelement moral et sexuel
Le harcelement moral est defini par l’article L.1152-1 du Code du travail comme des “agissements repetes ayant pour objet ou pour effet une degradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte aux droits et a la dignite du salarie, d’alterer sa sante physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel”. Le harcelement sexuel, defini a l’article L.1153-1, recouvre les propos ou comportements a connotation sexuelle imposes a une personne.
Les recours sont multiples : signalement au referent harcelement de l’entreprise (obligatoire dans les entreprises d’au moins 250 salaries), saisine du CSE, alerte aupres du medecin du travail ou de l’inspection du travail, plainte au tribunal judiciaire (volet civil) ou penal. Les arrets de travail consecutifs a un harcelement avere peuvent etre requalifies en accident du travail.
La charge mentale et la prevention des RPS
Au-dela des situations extremes, la charge mentale liee au travail (sollicitation cognitive permanente, hyperconnexion) constitue un risque psychosocial diffus. Le droit a la deconnexion, instaure par la loi Travail de 2016, oblige les entreprises de plus de 50 salaries a definir, par accord ou charte, les modalites d’exercice de ce droit.
L’evaluation et la prevention des RPS doivent figurer dans le DUERP. Le medecin du travail peut contribuer au diagnostic via les visites medicales et alerter l’employeur. Les recents debats autour de la transition ecologique du travail et sante ouvrent un nouveau champ de reflexion sur le sens du travail, qui rejoint les enjeux de sante mentale.
Pour les demarches concretes lorsque la situation devient intenable, consultez notre article dedie aux arrets maladie et a leurs demarches.
La reforme des retraites et la penibilite
La loi du 14 avril 2023 portant reforme des retraites a recule l’age legal de depart de 62 a 64 ans, mais a maintenu et amenage les dispositifs lies a la penibilite. Les seuils d’exposition pour le travail de nuit et le travail en equipes alternantes ont ete abaisses, ce qui ouvre le C2P a davantage de salaries. Le plafond du compte est passe de 100 a 500 points, et l’utilisation des points pour la formation est facilitee.
Pour les quatre facteurs ergonomiques sortis du C2P en 2017 (port de charges, postures penibles, vibrations, agents chimiques), la reforme a cree le fonds d’investissement dans la prevention de l’usure professionnelle (FIPU), dote d’un milliard d’euros sur cinq ans, qui finance des actions de prevention dans les branches a forte sinistralite.
Le maintien des droits a la prevention et la reconnaissance de la penibilite restent des enjeux centraux de la sante au travail. Pour comprendre l’articulation avec les autres droits du patient, voir notre guide sur les droits du patient, notre guide du parcours de soins coordonnes et notre guide de la prevention sante adulte.