Les intoxications domestiques sont une cause majeure d’accidents chez l’enfant. Selon les Centres antipoison francais, environ 200 000 cas d’intoxications sont rapportes chaque annee, dont une majorite concerne des enfants de moins de 6 ans. La plupart de ces intoxications sont benignes et se resolvent sans sequelle, mais quelques centaines de cas evoluent vers des complications graves chaque annee, et plusieurs deces sont rapportes annuellement.
Les produits en cause sont varies : medicaments, produits menagers, cosmetiques, plantes, monoxyde de carbone, piles. La majorite des intoxications surviennent au domicile, dans des moments de relative inattention parentale. La prevention est efficace lorsqu’elle est systematique : rangement adequat, securisation des placards, formation aux gestes d’urgence.
Cet article presente le reseau des Centres antipoison francais, les principaux produits a risque, les reflexes a adopter en cas d’ingestion accidentelle et les mesures preventives a mettre en place dans tout foyer accueillant des enfants. Il s’adresse aux parents, grands-parents, assistantes maternelles et a toute personne en contact avec de jeunes enfants.
Le reseau des Centres antipoison
La France dispose d’un reseau organise de neuf Centres antipoison et de toxicovigilance (CAPTV), repartis sur le territoire metropolitain. Ces centres assurent une mission de service public 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.
Les missions des Centres antipoison
Les Centres antipoison ont une triple mission. La première est l’assistance telephonique : repondre aux appels des particuliers et des professionnels de sante en cas d’exposition a un produit potentiellement toxique, evaluer la gravite et orienter la conduite a tenir.
La seconde mission est la toxicovigilance : recenser et analyser les cas d’intoxications, identifier les produits emergents a risque, alerter les autorites sanitaires en cas de signaux preoccupants. Cette veille a permis de detecter des dangers nouveaux et d’orienter la reglementation (par exemple, sur les pastilles pour lave-vaisselle ou les piles bouton).
La troisieme mission est la formation et l’expertise : former les professionnels de sante (medecins, urgentistes, pharmaciens), produire des recommandations, contribuer a la recherche en toxicologie clinique.
Les coordonnees regionales
Les neuf Centres antipoison couvrent l’ensemble du territoire francais. Les coordonnees sont les suivantes :
Centre antipoison de Paris (Hopital Fernand Widal) : 01 40 05 48 48 (Ile-de-France, regions limitrophes). Centre antipoison d’Angers : 02 41 48 21 21 (Pays de la Loire, Bretagne, Normandie). Centre antipoison de Bordeaux : 05 56 96 40 80 (Nouvelle-Aquitaine). Centre antipoison de Lille : 0 800 59 59 59 (Hauts-de-France). Centre antipoison de Lyon : 04 72 11 69 11 (Auvergne-Rhone-Alpes). Centre antipoison de Marseille : 04 91 75 25 25 (Provence-Alpes-Cote d’Azur, Corse). Centre antipoison de Nancy : 03 83 22 50 50 (Grand Est, Bourgogne-Franche-Comte). Centre antipoison de Toulouse : 05 61 77 74 47 (Occitanie). Centre antipoison Antilles-Guyane : 05 96 39 50 50 (Antilles-Guyane).
En cas de doute sur le numero, composez le 15 (SAMU) qui vous orientera vers le Centre antipoison de votre region. L’annuaire complet est disponible sur centres-antipoison.net.
Le deroulement d’un appel
L’appel au Centre antipoison est gratuit. Il est realise par un medecin formé en toxicologie qui pose des questions precises pour evaluer la situation : identification du produit (nom commercial, composition, conditionnement), quantite presumee ingeree ou en contact, voie d’exposition (orale, cutanee, respiratoire), heure de l’exposition, age et poids de la personne, symptomes presents.
Sur la base de ces informations, le medecin evalue la gravite et donne les instructions adaptees : surveillance simple a domicile, conseils specifiques (boire de l’eau, rincer la bouche, surveiller des symptomes), ou orientation vers les urgences. Dans certains cas, le Centre antipoison contacte directement le service d’urgence pour preparer l’arrivee.
Les produits a risque au domicile
De nombreux produits du quotidien peuvent etre a l’origine d’intoxications graves chez l’enfant. Les identifier permet d’organiser la prevention.
Les medicaments
Les medicaments sont la première cause d’intoxication chez l’enfant. Les molecules les plus dangereuses incluent les cardiotropes (beta-bloquants, inhibiteurs calciques, digitaliques), les psychotropes (antidepresseurs, neuroleptiques, benzodiazepines), les antidiabetiques (sulfamides hypoglycemiants, insuline), les antalgiques (paracetamol en surdosage), le fer (chez l’enfant en bas age).
Quelques comprimes seulement peuvent etre potentiellement toxiques chez un jeune enfant. Le paracetamol, considere comme bien tolere, peut provoquer une hepatite fulminante en cas de surdosage important. Les comprimes des grands-parents (souvent des cardiotropes ou des hypoglycemiants) sont une source frequente d’accidents lors de visites familiales.
Les produits menagers caustiques
Les produits menagers caustiques sont la deuxieme cause d’intoxications graves. Les principaux a risque incluent les deboucheurs (soude caustique, acide sulfurique), les anti-calcaires concentres, l’eau de javel concentree, les produits pour fours, les decapants. Ces produits peuvent provoquer des brulures buccales, pharyngees et oesophagiennes graves, avec risque de perforation et de stenose cicatricielle.
Les pastilles et capsules pour lave-vaisselle sont particulierement preoccupantes. Leur aspect colore et leur consistance gel rappellent des bonbons aux yeux des jeunes enfants. Elles contiennent des produits caustiques très concentres. Plusieurs cas de brulures graves sont rapportes chaque annee.
Les hydrocarbures
Les hydrocarbures (white spirit, essence, petrole lampant, alcool a bruler) sont dangereux car ils peuvent passer dans les voies respiratoires lors d’une ingestion ou d’un vomissement, provoquant une pneumopathie chimique grave. Le vomissement provoque est strictement contre-indique en cas d’ingestion d’hydrocarbures.
Le stockage de ces produits dans des bouteilles alimentaires (eau, jus de fruit) est une source majeure d’accidents. La confusion peut concerner aussi bien les enfants que les adultes ages presentant des troubles cognitifs.
Le monoxyde de carbone
Le monoxyde de carbone (CO) est un gaz inodore et incolore extremement toxique, produit par la combustion incomplete de carburants (gaz, fioul, bois, charbon). Les sources principales sont les chaudieres et chauffe-eau mal entretenus, les poeles a bois ou a charbon mal regles, les groupes electrogenes utilises en local ferme, les barbecues utilises en espace clos.
Les intoxications au CO surviennent particulierement en hiver, lors des periodes de chauffage intense. Les symptomes initiaux sont peu specifiques (maux de tete, nausees, fatigue), ce qui retarde le diagnostic. La prevention repose sur l’entretien annuel des appareils de chauffage par un professionnel qualifie, l’installation de detecteurs de CO et la ventilation adequate des locaux. Pour completer, consultez notre article sur les risques du barbecue et du monoxyde de carbone.

Les piles bouton
Les piles bouton au lithium constituent un danger specifique chez l’enfant : ingestion suivie de necrose oesophagienne en quelques heures par effet electrochimique. Ce risque, particulierement aigu, fait l’objet d’un article dedie auquel nous renvoyons : piles bouton au lithium, le danger mortel pour les enfants.
Les reflexes en cas d’ingestion
Plusieurs reflexes universels doivent etre connus de tous, et certaines erreurs courantes doivent etre absolument evitees.
Appeler le Centre antipoison ou le SAMU
Le premier reflexe est l’appel au Centre antipoison de votre region (voir coordonnees plus haut) ou au SAMU (15 ou 112). N’attendez pas l’apparition de symptomes pour agir : certaines intoxications evoluent rapidement et la prise en charge precoce conditionne le pronostic.
Lors de l’appel, soyez precis : nom du produit (lisez l’etiquette), composition si possible, quantite presumee ingeree, heure de l’ingestion, age et poids de l’enfant, etat actuel (conscient, somnolent, en convulsions). Conservez l’emballage du produit a portee de main, il sera utile aux secours.
Ne pas faire vomir
Le vomissement provoque (par le doigt, par sirop d’ipeca, par sel) est aujourd’hui strictement deconseille sans avis medical. Il peut aggraver les lesions, particulierement avec les produits caustiques (qui re-irritent l’oesophage en sens inverse) et les hydrocarbures (qui peuvent passer dans les voies respiratoires). Son benefice sur l’absorption est negligeable.
L’idee très repandue qu’il faut faire vomir en cas d’ingestion accidentelle est obsolete. Les protocoles medicaux modernes utilisent d’autres approches : charbon active (en milieu hospitalier, sous certaines conditions), lavage gastrique (rarement, dans des cas très specifiques), surveillance et traitement symptomatique.
Ne pas donner a boire ni a manger sans avis
Eviter de donner a boire ou a manger avant d’avoir l’avis du Centre antipoison ou du SAMU. Certaines situations imposent au contraire de boire (par exemple, ingestion de petites quantites de produit non caustique) ; d’autres l’interdisent (ingestion de pile bouton, produits caustiques). Le lait n’est pas un antidote universel, contrairement a une croyance repandue.
Le rincage de la bouche peut etre realise en cas de contact local avec un produit caustique, sous reserve de ne pas avaler. En cas de projection oculaire, un rincage abondant a l’eau pendant 15 minutes est indique avant tout autre geste, suivi d’un avis medical.
Conserver l’emballage
Conservez systematiquement l’emballage du produit suspecte. Le nom commercial, la composition, le numero de lot, les pictogrammes de dangerosite sont des informations essentielles pour le Centre antipoison et les services d’urgence. Si l’enfant a vomi le produit, conservez egalement le vomi dans un sac plastique pour analyse eventuelle.
La prevention : rangement et securisation
La prevention est largement plus efficace que la prise en charge curative. Plusieurs mesures simples reduisent considerablement le risque.
Le rangement systematique
Les produits dangereux doivent etre stockes hors de portee et hors de vue des enfants : en hauteur (au moins 1,50 metre), idealement dans des placards fermes a cle. Les placards sous l’evier de cuisine ou de salle de bain, frequemment utilises pour stocker des produits menagers, sont a la portee de tous les enfants et doivent etre equipes de verrous de securite.
Les medicaments doivent etre conserves dans une armoire a pharmacie fermee a cle, en hauteur. Les granules, gouttes et sirops sont particulierement attirants pour les enfants. Les blisters ne sont pas une protection suffisante : un enfant peut percer un blister en quelques minutes.
Les produits doivent etre conserves dans leur emballage d’origine, avec leur etiquetage et leur bouchon de securite. Le transvasement dans des bouteilles alimentaires (eau, jus de fruit, soda) est une source majeure d’accidents par confusion.
Les verrous de securite
Plusieurs systemes de verrous de securite enfants existent : verrous adhesifs avec barre articulee, verrous magnetiques (avec une cle aimantee), verrous a poussoir (necessitant une pression simultanee). Ces systemes empechent l’ouverture par un jeune enfant tout en restant accessibles a un adulte.
Le choix depend du type de meuble (porte battante, tiroir, placard d’angle) et de la frequence d’utilisation. Les verrous adhesifs sont les plus simples a installer mais peuvent etre arraches par un enfant determine. Les verrous magnetiques sont plus discrets et plus surs, mais necessitent de conserver la cle aimantee dans un endroit accessible aux adultes.
La formation et la communication
Tous les adultes en contact avec les enfants doivent connaitre les regles de prevention et les gestes d’urgence : conjoint, grands-parents, oncles et tantes, gardiennes. Les coordonnees du Centre antipoison de votre region doivent etre affichees a un endroit visible (refrigerateur, panneau d’affichage), accompagnees du 15 et du 112.
L’enseignement aux enfants des dangers des produits chimiques se fait progressivement, en fonction de l’age. Les plus jeunes (moins de 3-4 ans) ne peuvent pas comprendre les explications et necessitent une protection physique exclusive. après 4-5 ans, des explications simples peuvent etre donnees (“ce produit fait mal au ventre, on ne le touche pas”).
Les visites chez les grands-parents
Les visites chez les grands-parents sont des situations a risque accru. Les grands-parents ont souvent moins l’habitude de la presence d’enfants au quotidien et peuvent oublier de ranger les medicaments ou les produits a risque. Les sacs a main contiennent frequemment des medicaments accessibles.

Avant une visite, il est utile de discuter ensemble des mesures de prevention : rangement des medicaments en hauteur, fermeture des placards de produits menagers, attention aux sacs a main. Une visite preventive du domicile en presence des grands-parents permet d’identifier les points a securiser.
Les plantes toxiques et les cosmetiques
Au-dela des produits chimiques, plusieurs sources d’intoxication sont parfois sous-estimees.
Les plantes toxiques du jardin et d’interieur
De nombreuses plantes ornementales courantes sont toxiques. Les principales a connaitre incluent le laurier rose (toutes les parties, très toxique), le muguet (baies et feuilles), l’if (toutes parties sauf l’arille rouge), le datura (toutes parties, très toxique), le houx (baies), le gui (baies), la digitale (toutes parties), l’arum, le ricin (graines extremement toxiques).
Les baies decoratives attirent particulierement les jeunes enfants par leur couleur. Identifiez les plantes presentes dans votre jardin et autour de la maison. En cas d’ingestion suspectee, identifiez la plante (photo, fragment) et appelez le Centre antipoison.
Les plantes d’interieur ne sont pas toujours moins dangereuses : ficus, philodendron, dieffenbachia peuvent provoquer des irritations buccales severes par contact ou ingestion. Le gui de Noel, le houx et le poinsettia sont particulierement consommes en periode de fetes.
Les baies sauvages
Les promenades en foret ou en montagne peuvent etre l’occasion d’ingestion de baies sauvages : if, parisette, daphne, sceau de Salomon, certaines morelles. La regle est simple : aucun enfant ne doit consommer une baie sauvage sans identification certaine par un adulte connaissant la plante.
L’identification d’une baie a posteriori peut etre difficile. Photographiez systematiquement la plante avant l’ingestion si vous etes presents, ou conservez des fragments. En cas de doute, contactez le Centre antipoison qui peut orienter selon les caracteristiques decrites.
Les cosmetiques et produits de toilette
Les cosmetiques sont souvent consideres comme peu dangereux, ce qui est en partie vrai pour les quantites generalement ingerees par un enfant. Cependant, certains produits sont a risque : parfums (alcool concentre, risque d’intoxication ethylique), vernis a ongles et dissolvants (acetone, hydrocarbures), gels hydroalcooliques (alcool concentre), huiles essentielles (très concentrees, certaines convulsivantes).
Les huiles essentielles meritent une attention particuliere : leur concentration en principes actifs peut provoquer des intoxications graves a faible dose. Quelques gouttes ingerees suffisent pour provoquer des troubles neurologiques ou des convulsions chez un jeune enfant. Stockez-les hors de portee, en hauteur, idealement dans un placard ferme.
Les produits de bricolage et de jardinage
Les produits de bricolage (peintures, colles, solvants, decapants) et de jardinage (engrais, pesticides, herbicides) sont souvent stockes dans le garage ou dans une dependance, parfois moins securises que les produits du logement principal. Ces espaces doivent etre fermes a cle et inaccessibles aux enfants.
Les pesticides et herbicides sont particulierement dangereux et doivent etre stockes selon des regles strictes : emballage d’origine, etiquetage visible, hauteur, ferme a cle. L’usage doit etre strictement encadre, en l’absence d’enfants, avec retour systematique au lieu de stockage securise après utilisation.
La formation aux gestes de premier secours
La formation aux gestes de premier secours est un atout majeur pour faire face aux situations d’urgence, qu’il s’agisse d’intoxication ou d’autres accidents domestiques.
La formation PSC1
La formation Prevention et Secours Civique de niveau 1 (PSC1) est la formation de reference pour le grand public. D’une duree d’une journee (7 heures), elle aborde les gestes essentiels : alerte des secours, position laterale de securite, hemorragies, brulures, plaies, malaises, perte de connaissance, arret cardiorespiratoire.
La formation est ouverte a tous, generalement a partir de 10 ans. Elle est dispensee par la Croix-Rouge francaise, la Protection Civile, les sapeurs-pompiers, des associations agreees. Le cout varie selon les organismes (40 a 60 euros generalement), avec parfois des sessions gratuites organisees par les communes ou les employeurs.
Les formations specifiques aux enfants
Plusieurs organismes proposent des formations courtes adaptees aux gestes de premier secours pour les enfants : reflexes adaptes a l’age, prevention specifique, gestes d’urgence. Ces formations sont particulierement recommandees aux parents, grands-parents et professionnels de la petite enfance.
La Croix-Rouge propose des modules “Initiation aux premiers secours pediatriques” de quelques heures, abordant les particularites des enfants : etouffement, brulures, traumatismes, malaises. Ces formations completent utilement la PSC1 generale.
Le maintien des competences
Les gestes de premier secours s’oublient sans pratique reguliere. Une mise a jour tous les 3 a 5 ans est recommandee, sous forme de session de recyclage (quelques heures) ou de nouvelle formation complete. Plusieurs organismes proposent ces sessions de mise a jour.
L’achat d’un manuel de premier secours et son rangement dans un endroit accessible permet une consultation rapide en cas de besoin. Plusieurs applications smartphone proposent egalement un acces rapide aux gestes essentiels.
L’equipement de base au domicile
Un kit de premiers secours doit etre disponible a domicile, dans un endroit accessible mais hors de portee des jeunes enfants. Il doit contenir : pansements adhesifs de differentes tailles, compresses steriles, bandes elastiques, antiseptique, ciseaux a bouts ronds, pince a echarde, thermometre, gants jetables, couverture de survie.
Pour les familles avec enfants, le kit peut etre complete par un sirop d’ipeca uniquement sur prescription medicale (jamais sans avis), du seruum physiologique pour les rincages oculaires, du paracetamol et de l’ibuprofene aux doses pediatriques. Pour completer votre information sur la prevention, consultez notre guide sur la prevention sante adulte et notre article sur les piles bouton au lithium.